{"id":743,"date":"2017-04-16T16:43:29","date_gmt":"2017-04-16T16:43:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.trespass.network\/?p=743"},"modified":"2017-04-16T16:43:29","modified_gmt":"2017-04-16T16:43:29","slug":"defendre-la-zad","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/fr\/2017\/04\/16\/defendre-la-zad\/","title":{"rendered":"D\u00e9fendre la zad"},"content":{"rendered":"<p>D\u00e9fendre la zad<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Intervention de Mauvaise Troupe\n<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\u00c0 l\u2019automne 2015, le gouvernement annon\u00e7ait, une fois de plus, que d\u00e9marreraient au plus vite les travaux de l\u2019a\u00e9roport de Notre-Dame-des-Landes. Il mart\u00e8le depuis sa volont\u00e9 d\u2019expulser la zad de l\u2019ensemble de ceux qui l\u2019habitent et la cultivent. Avec les efforts conjugu\u00e9s des tractopelles de Vinci et des grenades de la gendarmerie, il entend tenter, \u00ab\u00a0d\u00e8s que possible\u00a0\u00bb, de venir \u00e0 bout de tout ce qui pousse et vit dans ce bocage.<br \/>\nFace \u00e0 cette menace renouvel\u00e9e, ce texte est un appel \u00e0 d\u00e9fendre la zad partout, et, \u00e0 travers elle, tout l\u2019espoir contagieux qu\u2019elle contient dans une \u00e9poque aride. La zad, comme conviction qu\u2019il est possible d\u2019arr\u00eater les projets destructeurs de ceux qui pr\u00e9tendent nous gouverner. La zad, comme espace o\u00f9 s\u2019inventent ici et maintenant d\u2019autres mani\u00e8res d\u2019habiter le monde, pleines et partageuses. Cet espoir s\u2019ancre dans une histoire commune, riche des \u00e9lans de dizaines de milliers d\u2019insoumis et des liens soud\u00e9s par le temps. Les lignes qui suivent \u00e9voquent quelques fragments d\u00e9cisifs de cette aventure, comme autant de rep\u00e8res \u00e9clatants pour l\u2019avenir.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes quelques habitant\u00b7e\u00b7s de la zad de Notre-Dame-des-Landes ou proches compagnons de route qui vivons au diapason de cette r\u00e9bellion. Au sein de la Mauvaise troupe, nous travaillons depuis quelques mois \u00e0 en r\u00e9colter et \u00e0 en colporter les r\u00e9cits \u00e0 travers la publication d\u2019une s\u00e9rie d\u2019entretiens et d\u2019un ouvrage \u00e0 para\u00eetre ce printemps. Mus par un sentiment d\u2019urgence, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de prendre la plume pour raconter et r\u00e9pandre partout ce pour quoi il faut d\u00e9fendre la zad. Dans un monde o\u00f9 r\u00e8gne le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, nous avons l\u2019ambition de parler ici au \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb. Celui employ\u00e9 dans ce livre nous d\u00e9passe et se risque m\u00eame \u00e0 incarner au fil du r\u00e9cit une des paroles collectives d\u2019un mouvement fort de son h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9. Il n\u2019en est pas la voix unique, mais une tentative d\u2019\u00e9nonciation de ce qui se construit de commun et d\u2019ind\u00e9racinable, dans l\u2019entrem\u00ealement vivant de nos positions et de nos exp\u00e9riences singuli\u00e8res.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\"><strong>La victoire face \u00e0 C\u00e9sar<\/strong><\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019automne 2012 dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes. Ce fut le moment o\u00f9, brusquement, tous les regards se tourn\u00e8rent vers cette lutte contre un projet d\u2019a\u00e9roport, qui devait atterrir sur pr\u00e8s de 1650 ha de zones humides, hameaux et terres agricoles. Nous gardons le souvenir encore vif de ce que cet automne-l\u00e0 a boulevers\u00e9 en chacun de nous, qui avons alors \u00e9t\u00e9 happ\u00e9s, de pr\u00e8s comme de loin, par le cours intense des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Au petit matin du 16 octobre, sur une route de campagne bord\u00e9e de haies et noy\u00e9e dans une brume lacrymog\u00e8ne, une interminable colonne de fourgons s\u2019\u00e9branle. Cette armada pr\u00e9c\u00e8de les engins de chantier venus d\u00e9truire quelques dizaines de fermes et cabanes occup\u00e9es \u00ab\u00a0sans droit ni titre\u00a0\u00bb, selon les termes des arr\u00eat\u00e9s d\u2019expulsion re\u00e7us quelques mois plus t\u00f4t.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">L\u2019\u00c9tat semble alors tout avoir de son c\u00f4t\u00e9\u00a0: des moyens financiers consid\u00e9rables, plus de mille hommes mobilis\u00e9s, un \u00e9quipement ultramoderne, une discipline de fer, des m\u00e9dias de masse pour relayer sa propagande, une \u00ab\u00a0D\u00e9claration d\u2019Utilit\u00e9 Publique\u00a0\u00bb de laquelle se r\u00e9clamer pour asseoir son autorit\u00e9. Ce projet d\u2019a\u00e9roport est, bien s\u00fbr, au service de la croissance, de l\u2019emploi, de la transition \u00e9cologique et m\u00eame de la s\u00e9curit\u00e9\u00a0; en bref de tous les f\u00e9tiches dont ceux qui nous gouvernent sont les gardiens et camelots.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Depuis les premi\u00e8res oppositions au projet dans les ann\u00e9es 1970, et plus encore depuis sa relance d\u00e9but 2000, les ann\u00e9es de travail de contre-expertise et d\u2019information ont contribu\u00e9 \u00e0 rendre l\u2019a\u00e9roport largement impopulaire. D\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, les regards aiguis\u00e9s ne se laissent plus berner. De bourg en bourg, la parole se lib\u00e8re et les enjeux se croisent\u00a0: r\u00e9chauffement climatique, protection de la biodiversit\u00e9, pr\u00e9servation des terres agricoles, d\u00e9fense d\u2019espaces r\u00e9fractaires au d\u00e9sert consum\u00e9riste qui s\u2019\u00e9tend avec la m\u00e9tropole\u2026 Le projet d\u2019a\u00e9roport appara\u00eet pour de plus en plus de gens comme \u00e9tant d\u2019abord un moyen de remplir les poches des industriels du btp, en t\u00eate desquels son constructeur et concessionnaire, la multinationale Vinci. Mais les consultations et enqu\u00eates publiques de rigueur font peu de cas des solides arguments des opposants et ne se risquent pas \u00e0 donner tort \u00e0 leurs commanditaires. Puisque l\u2019\u00c9tat semble aussi royalement s\u2019asseoir sur les lois encadrant ces \u00ab\u00a0am\u00e9nagements\u00a0\u00bb, et dont il est pourtant cens\u00e9 \u00eatre le garant, les associations anti-a\u00e9roport, acipa (Association Citoyenne Intercommunale des Populations concern\u00e9es par le projet d\u2019A\u00e9roport) en t\u00eate, ont port\u00e9 le combat sur le terrain des tribunaux. Elles y ont \u00e9rig\u00e9 m\u00e9ticuleusement, pendant des ann\u00e9es, des barricades de papier propres \u00e0 retarder l\u2019\u00e9ch\u00e9ance. La justice a fini par rejeter un \u00e0 un presque tous les recours d\u00e9pos\u00e9s. Sur bien d\u2019autres fronts, les plus d\u00e9termin\u00e9s finissent alors g\u00e9n\u00e9ralement par baisser les bras et par laisser place \u00e0 la marche forc\u00e9e du progr\u00e8s. Mais dans le bocage, celles et ceux qui habitent la zad refusent toujours de se soumettre et de d\u00e9gager le terrain pour laisser place aux chantiers. Les \u00e9tudes pr\u00e9liminaires aux travaux, forages et d\u00e9marches de \u00ab\u00a0compensation environnementale\u00a0\u00bb ne cessent d\u2019\u00eatre bloqu\u00e9s ou sabot\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Dans les cabinets de la Pr\u00e9fecture o\u00f9 l\u2019on traite le dossier de l\u2019A\u00e9roport du Grand-Ouest, on planifie depuis des semaines l\u2019intervention polici\u00e8re qui doit s\u00e9curiser le d\u00e9but des travaux. Un petit g\u00e9nie a l\u2019id\u00e9e saugrenue de baptiser cette intervention \u00ab\u00a0op\u00e9ration C\u00e9sar\u00a0\u00bb, dans un exc\u00e8s d\u2019arrogance au pays d\u2019Ast\u00e9rix. Le 16 octobre, apr\u00e8s avoir d\u00e9ploy\u00e9 ses troupes, le pr\u00e9fet, persuad\u00e9 d\u2019avoir terrass\u00e9 les irr\u00e9ductibles anti-a\u00e9roport, d\u00e9clare en conf\u00e9rence de presse\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 10\u00a0heures, tout \u00e9tait termin\u00e9.\u00a0\u00bb Il ne se figure pas encore la d\u00e9termination qui se dresse face \u00e0 lui.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Depuis ce 16 octobre au matin, face aux flics, il y a nous. Nous ne sommes d\u2019abord pas nombreux, mais d\u00e8s les premiers jours, nous sommes forts de l\u2019ancrage de cette lutte et de ce qu\u2019elle a d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 permis de rencontres composites.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes des groupes d\u2019\u00ab\u00a0occupant\u00b7e\u00b7s\u00a0\u00bb arriv\u00e9s petit \u00e0 petit depuis quelques ann\u00e9es dans le bocage \u00e0 l\u2019appel d\u2019un collectif d\u2019\u00ab\u00a0Habitants qui r\u00e9sistent\u00a0\u00bb. Nous nous sommes attach\u00e9s \u00e0 ces terres en r\u00e9sistance, aux sentiers que l\u2019on arpente \u00e0 la recherche de m\u00fbres ou de champignons, aux aventures, aux f\u00eates et aux chantiers collectifs. Nous nous d\u00e9menons autour de nos cabanes et maisons avec des boucliers de fortune, du mat\u00e9riel de grimpe pour se percher \u00e0 la cime des arbres, des pierres, des feux d\u2019artifice et quelques bouteilles incendiaires pour contenir et repousser les assauts adverses, du citron pour se pr\u00e9munir des gaz et des ordinateurs pour contrer la propagande m\u00e9diatique. Nous ne cessons de courir, haletants, dans la boue, pour entraver les mouvements policiers, et disparaissons derri\u00e8re les haies et bosquets qui nous sont devenus si familiers. Nous attendons des heures, sous la pluie battante, derri\u00e8re des barricades qui s\u2019embrasent \u00e0 l\u2019approche des troupes.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes des habitant\u00b7e\u00b7s et des paysan\u00b7e\u00b7s de la zad pour lesquels partir d\u2019ici a toujours \u00e9t\u00e9 inconcevable. Malgr\u00e9 les pressions incessantes et la pr\u00e9carit\u00e9 d\u2019un avenir incertain, nous avons r\u00e9sist\u00e9 jusqu\u2019ici pour ne pas perdre les jardins que l\u2019on bichonne et les liens avec nos voisins, les fermes rythm\u00e9es par les horaires de la traite et les joies qu\u2019offrent les lumi\u00e8res lunatiques du bocage. Nous ne sommes pas directement vis\u00e9s par cette premi\u00e8re tentative d\u2019expulsion gr\u00e2ce \u00e0 un accord arrach\u00e9 au terme d\u2019une longue gr\u00e8ve de la faim en 2012 et prot\u00e9geant encore, provisoirement, les habitants l\u00e9gaux. Mais sans h\u00e9sitation, nous ouvrons nos granges et nos maisons, comme autant de refuges et de bases logistiques depuis lesquelles r\u00e9sister ensemble.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes des alentours, militant\u00b7e\u00b7s chevronn\u00e9\u00b7e\u00b7s, paysan\u00b7ne\u00b7s solidaires ou simples voisin\u00b7e\u00b7s que la situation a r\u00e9volt\u00e9s, abruptement. Nous nous retrouvons dans la grange de la Vacherit avec l\u2019intime conviction d\u2019avoir un r\u00f4le actif \u00e0 jouer \u00e0 ce moment-l\u00e0. Nous avons pour armes et bagages des chaussettes s\u00e8ches, des calicots, de quoi filmer l\u2019expulsion et t\u00e9moigner des violences polici\u00e8res, des stylos pour r\u00e9diger des lettres courrouc\u00e9es et des tron\u00e7onneuses pour renforcer les barricades en sacrifiant quelques arbres. Parmi nous, beaucoup d\u2019anciens sont encore port\u00e9s par la m\u00e9moire des luttes acharn\u00e9es dans la r\u00e9gion, qui ont d\u00e9j\u00e0 co\u00fbt\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0puissance \u00e9conomique de la France\u00a0\u00bb l\u2019\u00e9chec de trois projets de centrales nucl\u00e9aires en 20 ans, \u00e0 Plogoff, au Pellerin et au Carnet. Nous aussi, nous faisons face aux gendarmes, nos corps en travers de la route.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes une communaut\u00e9 de lutte en train de na\u00eetre.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Entre les flics et nous, nos barricades semblent d\u2019abord de bien fr\u00eales \u00e9difices. \u00c9rig\u00e9es \u00e0 la h\u00e2te dans la nuit, elles sont faites de bric et de broc\u00a0: vieilles carcasses de voitures, pneus usag\u00e9s, bottes de foin et tout ce qui passe sous la main. Ce qu\u2019elles mat\u00e9rialisent, avant tout, c\u2019est une obstination qui grandit.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Notre premi\u00e8re victoire, en ces jours sans fin, c\u2019est d\u2019avoir tenu le terrain co\u00fbte que co\u00fbte face \u00e0 ce d\u00e9ploiement massif dont le seul objectif \u00e9tait de nous acculer \u00e0 la fuite et au renoncement. Notre premi\u00e8re victoire fut de nous d\u00e9fendre malgr\u00e9 tout, alors que, justement, rien ne laissait pr\u00e9sager la victoire.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Rapidement, plusieurs b\u00e2timents de la zad sont n\u00e9anmoins r\u00e9duits \u00e0 l\u2019\u00e9tat de ruines, emport\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re pierre dans des camions-bennes, comme pour nettoyer jusqu\u2019aux fragments de nos souvenirs. Mais de nombreux autres, parmi ceux qui sont menac\u00e9s, restent encore debout.\n<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\u201cApr\u00e8s la premi\u00e8re semaine d\u2019expulsion, il y a eu la \u00adpremi\u00e8re manif \u00e0 Nantes et je devais faire le discours introductif, et je tremblais, et j\u2019ai eu cette id\u00e9e d\u2019\u00e9num\u00e9rer tous les noms des lieux qui avaient \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s ou qui r\u00e9sistaient encore, des lieux-dits mais aussi des noms invent\u00e9s par le mouvement d\u2019occupation\u00a0: la Bellich\u2019, le Coin, la Gait\u00e9, les Planchettes, les 100 Ch\u00eanes, le No Name, les Fosses noires, les Vraies rouges, le Far west\u2026 Pour moi \u00e7a exprimait la mani\u00e8re dont cette zone qu\u2019ils disaient vide \u00e9tait au contraire pleinement en vie.\u201d\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: right\">Jasmin, Naturaliste en lutte.\n<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nul ne peut pr\u00e9tendre \u00eatre insensible \u00e0 la peur, aux doutes et \u00e0 la fragilit\u00e9 qui nous traversent en de telles circonstances. Mais il est un moment o\u00f9 \u00e9cl\u00f4t la certitude partag\u00e9e que s\u2019il existe la moindre chance \u2013 si infime soit-elle \u2013 de pouvoir peser sur la situation dans laquelle nous sommes pris, alors il faut la saisir. C\u2019est cette certitude qui repousse les limites face au manque de sommeil, \u00e0 l\u2019humidit\u00e9, \u00e0 la boue et aux munitions polici\u00e8res. Il s\u2019agit de relever la t\u00eate et d\u2019accepter que r\u00e9sister, c\u2019est toujours un coup de d\u00e9s. En cet automne 2012, une fois les d\u00e9s jet\u00e9s, tout s\u2019emballe.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Chaque jour de plus en plus de monde converge vers la zad. \u00c0 la Vacherit, le ravitaillement atteint des proportions d\u00e9lirantes, au point que le hangar agricole mis \u00e0 la disposition de la lutte prend des airs de caverne d\u2019Ali Baba, avec ses montagnes de fruits secs et de bottes, ses monticules de m\u00e9dicaments et de tablettes de chocolat, de radios \u00e0 piles et de v\u00eatements chauds. Le mouvement incessant de notre logistique improvis\u00e9e et des va-et-vient \u00e0 travers la zone fait fluctuer la taille de ces stocks vitaux, qui ne menacent cependant jamais de se tarir. Les barricades se reforment, de plus en plus imposantes, nuit apr\u00e8s nuit, inlassablement reconstruites apr\u00e8s chaque nouvel assaut. Des milliers de personnes, suspendues au flash-infos du site internet de la zad, vivent au rythme des \u00e9v\u00e9nements. Sur Radio klaxon, qui pirate le 107.7 de Radio Vinci Autoroutes, les ondes r\u00e9sonnent des indications des positions des flics, entrecoup\u00e9es par la lecture des messages de soutien qui affluent par centaines.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Au jardin mara\u00eecher du Sabot, puis \u00e0 la ferme squatt\u00e9e du Rosier, des paysans des quatre coins de la r\u00e9gion, regroup\u00e9s dans le collectif copain (Collectif des Organisations Professionnelles Agricoles INdign\u00e9es par le projet d\u2019a\u00e9roport), se jettent de tout c\u0153ur dans la bataille. Les \u00ab\u00a0tracteurs vigilants\u00a0\u00bb viennent d\u00e9cupler la force mat\u00e9rielle du mouvement, superposent bottes de foin et pyl\u00f4nes pour bloquer les chemins ou forment un anneau de protection autour des b\u00e2timents menac\u00e9s. L\u2019esprit de r\u00e9volte insuffl\u00e9 dans la r\u00e9gion par le mouvement des Paysans-Travailleurs tout au long des ann\u00e9es 1970, qui avait contribu\u00e9 \u00e0 initier l\u2019opposition \u00e0 l\u2019a\u00e9roport aux c\u00f4t\u00e9s des agriculteurs menac\u00e9s par le projet, semble gronder de nouveau dans les campagnes de Loire-Atlantique.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">De partout en France surgissent plus de 200 comit\u00e9s locaux, qui s\u2019organisent collectivement pour venir sur le terrain et m\u00e8nent chez eux des actions de solidarit\u00e9 prot\u00e9iformes\u00a0: contre-information, occupations de mairies, visites anim\u00e9es de permanences du Parti socialiste, p\u00e9ages gratuits sur les autoroutes Vinci et sabotages de ses chantiers, manifs et rassemblements\u2026 Tous ces gestes viennent \u00e9tendre la lutte au niveau national et lui donnent une nouvelle dimension, dont on prendra vraiment la mesure avec la manifestation de r\u00e9occupation. Annonc\u00e9e de longue date, elle faisait le pari strat\u00e9gique de d\u00e9placer l\u2019enjeu du conflit. Il ne s\u2019agissait plus seulement de se pr\u00e9parer \u00e0 r\u00e9sister face \u00e0 une expulsion, mais de d\u00e9montrer que m\u00eame s\u2019ils parvenaient \u00e0 nous chasser, nous reviendrions plus nombreux \u2013 \u00ab\u00a0un mois plus tard\u00a0\u00bb \u2013 pour reconstruire quelque chose d\u2019encore plus puissant que ce qu\u2019ils auraient cru pouvoir an\u00e9antir.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes le 17 novembre 2012. Apr\u00e8s quatre semaines de destructions et de combats, les flics s\u2019effacent du paysage. Ils laissent place \u00e0 une mar\u00e9e humaine de 40 000 personnes. Au d\u00e9part de la manif, le petit bourg de Notre-Dame-des-Landes est comme englouti par la foule, au point que les centaines de tracteurs pr\u00e9sents ne pourront se joindre au cort\u00e8ge. Quelques kilom\u00e8tres plus loin, on voit passer de main en main d\u2019innombrables planches et poutres qui disparaissent dans la for\u00eat. Lov\u00e9 au c\u0153ur d\u2019une ch\u00e2taigneraie, un village surgit de terre en une journ\u00e9e, avec sa cuisine, sa manufacture, ses dortoirs, son \u00ab\u00a0black bloc sanitaire\u00a0\u00bb, sa salle de r\u00e9union et sa \u00ab\u00a0NoTAVerne\u00a0\u00bb, gargote dont le nom rend hommage \u00e0 la lutte s\u0153ur du Val Susa contre le Treno Alta Velocit\u00e0 (le TGV italien). Pendant plusieurs mois, \u00ab\u00a0La Chat-teigne\u00a0\u00bb sera le point de ralliement des comit\u00e9s locaux, se relayant pour habiter les lieux. Ce soir-l\u00e0, nous sommes des dizaines de milliers \u00e0 repartir avec le sentiment d\u2019avoir tordu le cou \u00e0 C\u00e9sar et renvers\u00e9 le cours de l\u2019histoire. Nous sommes des dizaines d\u2019autres \u00e0 tout simplement ne plus pouvoir repartir du tout, saisis par l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019aventure et pr\u00eats \u00e0 d\u00e9serter emplois et appartements.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes les 23 et 24\u00a0novembre 2012. Ce qui se joue ici a pris une ampleur telle que cette portion de territoire en suspens devient un sujet quotidien\u00a0: des unes de la presse locale aux gros titres des m\u00e9dias nationaux, en passant par les discussions de comptoir et les r\u00e9unions en haut-lieu, la zad est devenue le centre \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de la vie politique fran\u00e7aise.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\n<blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\u201cIl est hors de question de laisser un kyste s\u2019organiser, se mettre en place, de fa\u00e7on durable, avec la volont\u00e9 de nuire avec des moyens parfois dangereux. Nous mettrons tout en \u0153uvre pour que la loi soit respect\u00e9e (&#8230;) pour que les travaux puissent avoir lieu.\u201d\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: right\">Manuel Valls, alors ministre de l\u2019Int\u00e9rieur, le 23 novembre 2012.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Bien avant l\u2019aube le vendredi 23, une cohorte de gendarmes mobiles p\u00e9n\u00e8tre en silence jusqu\u2019au c\u0153ur de la zad. Dans les dortoirs, des corps en rang serr\u00e9, emmitoufl\u00e9s dans leurs sacs de couchage, se reposent de la f\u00eate m\u00e9morable de la veille. Les guetteurs sur les barricades sonneront l\u2019alerte, mais trop tard. Le temps pour tout le monde de s\u2019extirper du sommeil, d\u2019enfiler ses chaussettes humides et son embl\u00e9matique paire de bottes boueuses, et les militaires ont d\u00e9j\u00e0 pris position autour des cabanes de la Chat-teigne. Une vitre bris\u00e9e et quelques g\u00e9n\u00e9reuses rasades de gaz lacrymog\u00e8ne plus tard, nous sommes chass\u00e9s dans l\u2019obscurit\u00e9 de la for\u00eat alentour.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">En cette fin de semaine, les autorit\u00e9s veulent reprendre le contr\u00f4le et laver l\u2019affront de la manifestation de r\u00e9occupation. Le lever du jour r\u00e9v\u00e8le le tragique de la situation. La Chat-teigne est aux mains des flics. Au Rosier, les tracteurs vigilants n\u2019ont pas pu arr\u00eater les pelleteuses qui s\u2019attaquent bient\u00f4t au b\u00e2timent. Dans la for\u00eat de Rohanne, suspendue entre ciel et terre, une bande d\u2019ami\u00b7e\u00b7s tenaces s\u2019agite au bout des cordes qui les relient au plus haut des arbres. Au sol, de petits groupes de gendarmes escortent les machines cens\u00e9es d\u00e9truire \u00e0 nouveau leurs cabanes perch\u00e9es dans les branchages, plusieurs fois d\u00e9j\u00e0 reconstruites ces derni\u00e8res semaines pour emp\u00eacher physiquement le d\u00e9boisement, premi\u00e8re phase des travaux pr\u00e9vus dans la foul\u00e9e des expulsions.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">La nouvelle se r\u00e9pand. Nombre de ceux qui sont repartis le 17 novembre avec en eux un peu de la zad, ont aussi le sentiment d\u2019avoir laiss\u00e9 un peu d\u2019eux-m\u00eames dans la construction commune de la Chat-teigne. \u00c0 l\u2019annonce de l\u2019assaut, ils rejoignent la for\u00eat toutes affaires cessantes.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes d\u00e9sormais des centaines \u00e0 nous retrouver au milieu de la brume et de la fum\u00e9e. On se tient ensemble. Au pied des arbres o\u00f9 se cramponnent nos camarades, nous harcelons en une ronde endiabl\u00e9e l\u2019escorte polici\u00e8re des machines \u00e0 broyer la for\u00eat. Elle fr\u00f4le, provoque et d\u00e9soriente les gendarmes mobiles sur un air traditionnel breton, ou au rythme d\u2019invectives qui tiennent plus du cri du c\u0153ur que du slogan. On chante, on hurle, on se bat, on pleure, on discute, on s\u2019\u00e9treint.<br \/>\nEn face, la consigne est claire\u00a0: il faut marquer les chairs pour faire passer le go\u00fbt de cette irr\u00e9pressible disposition \u00e0 l\u2019insoumission. Nous compterons, apr\u00e8s la bataille, nos bless\u00e9s\u00a0: une centaine, dont pr\u00e8s d\u2019une trentaine de plaies et l\u00e9sions s\u00e9rieuses pour la seule journ\u00e9e du samedi. Les \u00e9clats des grenades, du m\u00eame genre que celle qui tuera R\u00e9mi Fraisse deux ans plus tard sur une autre zad, \u00e0 Sivens, p\u00e9n\u00e8trent nos corps et restent fich\u00e9s sous notre peau. Comme pour qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir leur pr\u00e9sence douloureuse nous enjoigne de baisser la t\u00eate. Mais cette fois, il n\u2019\u00e9tait de toute fa\u00e7on pas question de reculer, et chaque coup n\u2019a fait que renforcer notre r\u00e9solution. Pour longtemps.\n<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\u201cVoil\u00e0, c\u2019\u00e9tait le jour o\u00f9 il y avait le bordel dans la for\u00eat de Rohanne. Et ce que j\u2019y ai vu, la violence des flics, \u00e7a m\u2019a \u00e9nerv\u00e9e propre et net. Et depuis, \u00e7a n\u2019a pas arr\u00eat\u00e9 de m\u2019\u00e9nerver. \u00c7a ne m\u2019a pas l\u00e2ch\u00e9e.\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: right\">\nAnne-Claude du comit\u00e9 local de Blain.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Hors de la for\u00eat, le conflit s\u2019amplifie et contamine. Le vendredi soir, des dizaines de tracteurs convergent vers les quatre points de franchissement de la Loire en aval de Nantes. Le Pont de Chevir\u00e9 \u00e0 Nantes, celui de Saint-Nazaire, ainsi que les bacs du Pellerin et de Basse-Indre sont bloqu\u00e9s d\u00e8s la fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Le samedi, devant la pr\u00e9fecture de Nantes, 10 000 personnes battent le pav\u00e9 et se heurtent au canon \u00e0 eau mobilis\u00e9 pour l\u2019occasion.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">La nuit finit par tomber sur la for\u00eat de Rohanne. Nous assistons au retrait d\u00e9sordonn\u00e9 des forces de l\u2019ordre, sous les projectiles et les hurlements de loup. Tout \u00e0 nos conjectures sur le sens de ce repli, nous apprenons par la radio que le gouvernement annonce la fin de l\u2019op\u00e9ration C\u00e9sar.<br \/>\nNous savons que ce n\u2019est qu\u2019une bataille et que le projet n\u2019est pas encore enterr\u00e9. Nous devons maintenant faire face \u00e0 une strat\u00e9gie plus fine de la part du gouvernement\u00a0: la mise en place d\u2019une \u00ab\u00a0commission du dialogue\u00a0\u00bb, une instance de n\u00e9gociation \u00e0 l\u2019image de celles qui sont venues \u00e0 bout de tant de luttes sociales par le pass\u00e9. Elle cherche avant tout \u00e0 diviser le mouvement, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir lui arracher le territoire qu\u2019il habite. Mais l\u2019acipa refuse de participer \u00e0 la mascarade et de s\u2019enfermer sagement dans un salon entre \u00ab\u00a0personnes raisonnables\u00a0\u00bb. Qu\u2019y aurait-il \u00e0 n\u00e9gocier au juste\u00a0? L\u2019\u00e9quation est simple\u00a0: soit l\u2019a\u00e9roport est abandonn\u00e9, soit le bocage est d\u00e9truit et ses habitants expuls\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">En parall\u00e8le, et ce \u00e0 peine quelques heures apr\u00e8s la d\u00e9route de C\u00e9sar, des fourgons reviennent se positionner aux carrefours de la Saulce et \u00e0 celui des Ardilli\u00e8res. Ces checkpoints, qui coupent la zone en deux et visent \u00e0 en contr\u00f4ler les entr\u00e9es, seront permanents pendant pr\u00e8s de cinq mois. Les flics resteront l\u00e0, fig\u00e9s autour de leurs camions, sans rien \u00e0 attaquer et sans rien d\u2019autre \u00e0 d\u00e9fendre que la vacuit\u00e9 de leur propre pr\u00e9sence. Ils contempleront, impuissants, la foule qui chaque jour les contourne. Ils subiront le m\u00e9pris, les quolibets et des attaques diverses et vari\u00e9es. Les mat\u00e9riaux de construction, interdits de circulation sur la zone par un absurde arr\u00eat\u00e9 pr\u00e9fectoral, seront malgr\u00e9 tout achemin\u00e9s par des chemins d\u00e9tourn\u00e9s. Un gendarme sp\u00e9cialiste du maintien de l\u2019ordre confiera, d\u00e9pit\u00e9, \u00e0 un journaliste du T\u00e9l\u00e9gramme: \u00ab\u00c9vacuer, c\u2019est toujours possible, m\u00eame sur une zone aussi importante et difficile. Il suffit d\u2019y mettre les moyens. Mais tenir c\u2019est impossible.\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\"><strong>De toutes nos forces, habiter la zad<\/strong><\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes le 12 avril 2013, l\u2019automne et l\u2019hiver humides dont nous nous extirpons c\u00e8dent la place aux premiers bourgeons, baign\u00e9s par la lueur d\u2019un soleil tant attendu. Les gendarmes quittent enfin le bocage tandis que le gouvernement annonce que l\u2019a\u00e9roport se fera bel et bien\u2026 un jour. Mais, au milieu des haies comme dans les rues de Nantes, dans les r\u00e9unions des comit\u00e9s comme dans les assembl\u00e9es communes \u00e0 la Vacherit, est n\u00e9 le sentiment partag\u00e9 d\u2019une victoire \u00e0 port\u00e9e de main. C\u2019est ainsi que la revendication \u00ab\u00a0non \u00e0 l\u2019a\u00e9roport\u00a0\u00bb s\u2019est transform\u00e9e en une certitude dont nous ne d\u00e9mordrons pas\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y aura jamais d\u2019a\u00e9roport \u00e0 Notre-Dame-des-Landes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Le lendemain, c\u2019est l\u2019op\u00e9ration \u00ab\u00a0S\u00e8me ta zad\u00a0\u00bb. Quelques milliers de personnes convergent, fourches et b\u00eaches en main, sur la d\u00e9partementale 281 encore ponctu\u00e9e de chicanes et au milieu de laquelle tr\u00f4ne une tour de guet, \u00ab\u00a0Bison Fut\u00e9\u00a0\u00bb, dont l\u2019ossature \u00e9lanc\u00e9e d\u00e9fie l\u2019id\u00e9e m\u00eame de ligne droite. Des cultures reprennent dans les champs encore jonch\u00e9s de cartouches lacrymog\u00e8nes. Des jardins d\u00e9marrent sur des espaces investis au cours de l\u2019hiver\u00a0: la Wardine, les 100-noms, les Rouges et Noires\u2026 \u00c0 Saint-Jean-du-Tertre, on plante des pieds de vigne qui ne donneront du vin que dans plusieurs ann\u00e9es. De nouvelles cabanes poussent partout au rythme effr\u00e9n\u00e9 des coups de marteaux qui r\u00e9sonnent aux quatre coins du bocage.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Avec la d\u00e9faite de C\u00e9sar s\u2019ouvre une nouvelle page de la lutte. Pour plusieurs mois au moins, voire plusieurs ann\u00e9es, la zone est \u00e0 nous. Il faut mettre \u00e0 profit ce temps suspendu, jusqu\u2019\u00e0 la prochaine tentative de nous transformer en complexe a\u00e9roportuaire. Le sentiment grisant de libert\u00e9 est \u00e0 la hauteur du d\u00e9fi auquel nous faisons face. Si les flics ont \u00add\u00e9sormais l\u2019ordre de ne plus s\u2019aventurer sur la zone, le pouvoir ne s\u2019\u00e9vapore pourtant pas. Il se retire pour mieux r\u00e9ajuster le tir et esp\u00e8re que son absence laisse place \u00e0 un in\u00e9luctable chaos \u00e0 partir duquel l\u00e9gitimer son retour.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Il faut se figurer qu\u2019en ce printemps, tout se concentre en un noyau bouillonnant, qui tient bien plus de l\u2019explosion que du repli sur soi. Depuis l\u2019op\u00e9ration C\u00e9sar, nous n\u2019avons jamais \u00e9t\u00e9 aussi nombreux et divers \u00e0 habiter la zad de mille mani\u00e8res. Les paysans des alentours, depuis l\u2019ouverture et la reprise collective de la ferme de Bellevue, y d\u00e9dient une bonne partie de leur temps. Les comit\u00e9s locaux, avec lesquels s\u2019\u00e9tablissent de nouvelles circulations, viennent parfois construire des cabanes pour renforcer l\u2019occupation et s\u2019y am\u00e9nager un pied-\u00e0-terre. Les Naturalistes en lutte se r\u00e9unissent chaque mois pour inventorier la faune et la flore, cr\u00e9ant ainsi un lien intime avec les mares, les prairies naturelles ou les salamandres de la zad sans pour autant y vivre.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Des dizaines de nouveaux venus peuplent le bocage. Il y a ceux pour qui la zad est un refuge, parce que sans contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9\u00a0: des mineurs en fugue aux r\u00e9fugi\u00e9s de Calais venus se reposer quelque temps faute d\u2019avoir pu gagner l\u2019Angleterre\u2026 Il y a ceux, burin\u00e9s par les gal\u00e8res et la rue, pour qui la zad est un rivage. Il y a tous ceux qui d\u00e9barquent et s\u2019installent attir\u00e9s par ce que l\u2019endroit porte d\u2019utopie. \u00c0 quoi s\u2019ajoutent bien s\u00fbr ce passage et ce brassage permanent qui, m\u00eame s\u2019ils nous \u00e9puisent parfois, t\u00e9moignent de l\u2019espoir et de la curiosit\u00e9 qu\u2019\u00e9veille ailleurs la magie de la zad.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Dans cette effervescence, la situation in\u00e9dite de la zad et la vacance du pouvoir nous offrent l\u2019opportunit\u00e9 rare d\u2019avoir une prise directe sur ce qui conditionne mat\u00e9riellement et affectivement nos existences. Face au d\u00e9fi d\u2019une vie partag\u00e9e sur la zone, une autre bataille s\u2019engage alors, contre nous-m\u00eames et en nous-m\u00eames cette fois. Il ne s\u2019agit plus seulement d\u2019affronter le pouvoir sous sa forme la plus visible, mais de se battre contre ce qui s\u2019est nich\u00e9 au plus profond de nos \u00eatres. Il y a toujours, en nous tous, quelque chose de ces individus s\u00e9par\u00e9s, engonc\u00e9s dans leurs identit\u00e9s sociales, culturelles, politiques. La mise en \u00e9chec d\u2019un dispositif policier ne suffira jamais \u00e0 d\u00e9truire ce qui nous tenaille encore de consum\u00e9risme, de d\u00e9pendances d\u00e9vastatrices, de pr\u00e9jug\u00e9s, de sexisme ordinaire\u2026 Comment nous d\u00e9lester de l\u2019habitude l\u00e2che de vouloir tout d\u00e9l\u00e9guer, qui cohabite si bien avec l\u2019ambition n\u00e9faste de vouloir tout contr\u00f4ler\u00a0? Les conflits qui naissent dans le bocage, qu\u2019ils portent sur l\u2019usage d\u2019un bien commun, sur un d\u00e9saccord politique ou sur une agression physique, ne sont pas fondamentalement diff\u00e9rents de ceux qui animent n\u2019importe quel quartier ou village. Sauf qu\u2019il n\u2019y a plus ici d\u2019instance sup\u00e9rieure et h\u00e9g\u00e9monique pour arbitrer et intervenir. Nous devons alors prendre \u00e0 bras-le-corps des enjeux complexes que nous nous empressons d\u2019ordinaire de taire ou de confier \u00e0 une quelconque institution sp\u00e9cialis\u00e9e\u00a0: police, justice, h\u00f4pital psychiatrique, conseil municipal, chambre d\u2019agriculture\u2026<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Mois apr\u00e8s mois, le mouvement s\u2019attache \u00e0 acqu\u00e9rir un art ac\u00e9r\u00e9 de la composition, capable de transcender nos diff\u00e9rences et nos diff\u00e9rends, sans aplanir pour autant les enjeux \u00e9thiques et les tensions fertiles. Les querelles autour de l\u2019acc\u00e8s aux terrains agricoles qui ont \u00e9clat\u00e9 au printemps 2013 illustrent la difficult\u00e9 d\u2019un apprentissage forc\u00e9ment tributaire du temps. Un certain nombre de conflits d\u2019usage ont ainsi vu se heurter des conceptions antagonistes\u00a0: celle de la terre comme outil de travail, et celle d\u2019une nature qu\u2019il faudrait laisser \u00e0 elle-m\u00eame pour la pr\u00e9server de la corruption des activit\u00e9s humaines. Si cette opposition est d\u2019abord v\u00e9cue comme inconciliable, on finit par avancer dans le chemin tortueux d\u2019une exp\u00e9rience o\u00f9 se conjuguent la r\u00e9appropriation collective du territoire par ses habitants, la mise en partage d\u2019une partie de ses ressources \u2013 terres agricoles, bois, routes et chemins, etc. \u2013 mais aussi l\u2019attention \u00e0 m\u00e9nager des espaces qui existent pour eux-m\u00eames, et non parce qu\u2019ils r\u00e9pondent \u00e0 tel ou tel besoin humain. C\u2019est ainsi qu\u2019au fil des conflits, dont nul ne peut nier la duret\u00e9, une certaine intelligence collective se d\u00e9gage de la confrontation entre nos diff\u00e9rentes sensibilit\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">En 2011, la propri\u00e9t\u00e9 des 1 650\u00a0ha de la zad a \u00e9t\u00e9 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e par l\u2019\u00c9tat et le conseil g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 A\u00e9roports-du-Grand-Ouest (ago), filiale de Vinci. Un quart de cette superficie est constitu\u00e9 de friches, de bois et de for\u00eats, et un autre quart est toujours cultiv\u00e9 et habit\u00e9 par les paysans r\u00e9sistants. Mais dans l\u2019attente du d\u00e9marrage des travaux, les 800 ha restants sont cens\u00e9s \u00eatre redistribu\u00e9s d\u2019une ann\u00e9e sur l\u2019autre par ago aux agriculteurs qui ont sign\u00e9 un accord \u00e0 l\u2019amiable et touch\u00e9 des indemnit\u00e9s d\u2019expropriation. Si l\u2019a\u00e9roport est un v\u00e9ritable d\u00e9sastre pour ceux qui refusent de partir, il est en revanche pour d\u2019autres, qui ont d\u00e9j\u00e0 retrouv\u00e9 des terres ailleurs, l\u2019occasion d\u2019agrandir un temps leur exploitation. \u00c0 partir de 2013, le mouvement de lutte d\u00e9cide qu\u2019il n\u2019est plus possible de laisser \u00e0 Vinci le contr\u00f4le de ces terres, ni de les laisser pleinement \u00e0 disposition de ces exploitants cumulards.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Dans l\u2019assembl\u00e9e bimensuelle \u00ab\u00a0S\u00e8me ta zad\u00a0\u00bb, dont l\u2019id\u00e9e est n\u00e9e des discussions passionn\u00e9es entre occupant\u00b7e\u00b7s et paysan\u00b7e\u00b7s sur les barricades du Rosier \u00e0 l\u2019automne 2012, on discute de l\u2019usage agricole des terres de la zone. On fait un point sur les potagers collectifs et sur leurs besoins en mat\u00e9riel et coups de main. On d\u00e9finit les parcelles libres d\u2019usage qui seront d\u00e9volues aux cultures de plein champ, dont on attend quelques tonnes de patates et d\u2019oignons. On se dispute sur la d\u00e9pendance au p\u00e9trole de l\u2019agriculture m\u00e9canis\u00e9e ou sur l\u2019exploitation des animaux. On se dote d\u2019une Coop\u00e9rative d\u2019Usure, R\u00e9paration, Casse, et \u00e9ventuellement Utilisation de Mat\u00e9riel Agricole (la curcuma) qui prendra soin des tracteurs en fin de vie l\u00e9gu\u00e9s \u00e0 la lutte. Le groupe \u00ab\u00a0vaches\u00a0\u00bb ou le groupe \u00ab\u00a0c\u00e9r\u00e9ales\u00a0\u00bb mettent en place la rotation culturale entre bl\u00e9, p\u00e2tures, sarrasin et fourrage. Un paysan qui refuse l\u2019expropriation propose d\u2019inclure certains de ses champs dans le cycle de rotation, tandis que des occupantes pr\u00e9parent l\u2019exp\u00e9rimentation d\u2019une culture de l\u00e9gumineuses avec des \u00e9leveurs bovins de copain. Le r\u00e9sultat, \u00e0 l\u2019heure actuelle, c\u2019est l\u2019occupation collective et progressive de 220 ha. Un rendez-vous hebdomadaire, qui ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre \u00e0 un march\u00e9 \u2013 si ce n\u2019est que tout y est \u00e0 prix libre\u00a0: chacun donne ce qu\u2019il peut et veut \u2013, permet de mettre en partage une partie de la production agricole. Le reste sert notamment au ravitaillement d\u2019autres luttes, de cantines populaires ou de squats de migrants dans la m\u00e9tropole nantaise.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">D\u2019innombrables autres exp\u00e9riences d\u2019autonomie fleurissent, hors des logiques marchandes et gestionnaires. Ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en germe avant la p\u00e9riode des expulsions a pris une nouvelle dimension. On voit appara\u00eetre un atelier de couture ou de r\u00e9paration de v\u00e9los, une conserverie, une brasserie, une nouvelle boulangerie, un restauroulotte, une meunerie, un espace d\u2019\u00e9criture et d\u2019enregistrement de rap, une salle de danse et des cours d\u2019autod\u00e9fense\u2026 On travaille \u00e0 la r\u00e9appropriation du soin avec des jardins de plantes m\u00e9dicinales et des formations m\u00e9dicales, notamment sur les premiers secours aux bless\u00e9s par les armes de la police. On cherche \u00e0 construire nos propres r\u00e9seaux de communication, du site internet \u00e0 la radio FM.\u00a0Un bulletin, qui regroupe rendez-vous, comptes rendus d\u2019assembl\u00e9es, r\u00e9cits et coups de gueule, est confectionn\u00e9 et distribu\u00e9 chaque semaine dans les soixante lieux de vie de la zone par des \u00ab\u00a0facteurs\u00a0\u00bb \u00e0 pied ou \u00e0 v\u00e9lo. On explore des mani\u00e8res de faire la f\u00eate \u00e0 mille lieues des clubs branch\u00e9s et de l\u2019industrie du divertissement\u00a0: un fest-noz pour inaugurer un hangar convoy\u00e9, malgr\u00e9 l\u2019interdiction formelle de la Pr\u00e9fecture, depuis les confins du Finist\u00e8re\u00a0; un banquet de 60 m\u00e8tres lin\u00e9aires dans la poussi\u00e8re des balles de bl\u00e9 lors d\u2019une f\u00eate des battages\u00a0; des transes nocturnes dans une grange graff\u00e9e, sur de la musique exp\u00e9rimentale ou envo\u00fbt\u00e9s par la voix d\u2019une cantatrice d\u2019op\u00e9ra\u2026 On entretient nous-m\u00eames une partie des haies, des chemins, des r\u00e9seaux \u00e9lectriques et des adductions d\u2019eau, lors de grands chantiers collectifs plus ou moins r\u00e9guliers. On multiplie les constructions, sans permis, ni plan local d\u2019urbanisme, mais avec une inventivit\u00e9 architecturale certaine\u00a0: \u00e0 l\u2019aide de mat\u00e9riaux de r\u00e9cup\u2019, de terre, de paille ou de bois d\u2019\u0153uvre abattu et d\u00e9coup\u00e9 sur place par une scierie mobile amie qui a travers\u00e9 la France. On cherche sans rel\u00e2che \u00e0 s\u2019accorder sur l\u2019usage de ce qui est commun, \u00e0 en \u00e9largir le champ et \u00e0 densifier les liens qui nous tiennent.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">L\u2019autonomie, telle qu\u2019elle s\u2019exp\u00e9rimente dans ce bocage, ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 sa dimension mat\u00e9rielle ou alimentaire. L\u2019autarcie n\u2019a pour nous rien de d\u00e9sirable. Ce dont il est question ici c\u2019est d\u2019autonomie politique. Ce que nous inventons \u00e0 t\u00e2tons, c\u2019est la capacit\u00e9 collective \u00e0 d\u00e9finir nous-m\u00eames nos propres r\u00e8gles. Mais la fa\u00e7on dont elles s\u2019\u00e9tablissent et \u00e9voluent au rythme de notre vie commune tient plus des us et coutumes que des lois \u00e9crites de la R\u00e9publique. La l\u00e9gitimit\u00e9 sur laquelle elles s\u2019appuient est celle du v\u00e9cu, de l\u2019exp\u00e9rience, et ne rel\u00e8ve pas d\u2019une quelconque transcendance \u2013 int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral incarn\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, march\u00e9 ou volont\u00e9 divine. Dans la br\u00e8che ouverte par le repli du pouvoir, s\u2019engouffrent une multiplicit\u00e9 d\u2019espaces de d\u00e9cision, d\u2019organisation et de d\u00e9lib\u00e9ration autonomes qui viennent progressivement le destituer.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Parmi ces espaces, les r\u00e9unions hebdomadaires des occupant\u00b7e\u00b7s et les assembl\u00e9es du mouvement de lutte se succ\u00e8dent avec une r\u00e9gularit\u00e9 et une constance qui \u00e9voquent la solidit\u00e9 d\u2019institutions coutumi\u00e8res. Les structures officielles que sont l\u2019acipa, l\u2019adeca (Association de D\u00e9fense des Exploitants Concern\u00e9s par l\u2019A\u00e9roport), copain ou certains comit\u00e9s locaux c\u00f4toient des groupes plus informels qui s\u2019organisent, se composent et se recomposent. \u00c0 ces espaces d\u2019organisation s\u2019ajoutent les dizaines de collectifs d\u2019habitation o\u00f9 le quotidien est mis en partage, les histoires d\u2019amour et d\u2019amiti\u00e9, les affinit\u00e9s politiques et les belles rencontres qui sont la base de la solidarit\u00e9 quotidienne qui tient la zad depuis des ann\u00e9es. Qu\u2019elles concernent les enjeux propres \u00e0 la vie sur la zad ou les manifestations pour maintenir la pression sur les pro-a\u00e9roport, l\u2019organisation de la solidarit\u00e9 avec les communes kurdes ou avec les inculp\u00e9s de la lutte contre la ferme industrielle des mille vaches, les initiatives sont nombreuses et peuvent \u00e9maner d\u2019une discussion au coin d\u2019un feu comme d\u2019une d\u00e9cision collective en assembl\u00e9e. C\u2019est ce foisonnement constant qui conjure la possibilit\u00e9 d\u2019une prise de pouvoir. C\u2019est ce qui rend impossible qu\u2019une composante de la lutte ne devienne h\u00e9g\u00e9monique, ou qu\u2019un leader d\u00e9tienne entre ses mains la parole et le destin du mouvement.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\n<blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\u201cJe me suis habitu\u00e9 \u00e0 ce bouillon, parce qu\u2019il y a un gros chaudron ici, m\u00eame s\u2019il y a plusieurs feux dessous et qu\u2019ils ne chauffent pas tous en m\u00eame temps\u2026 \u00c7a me ferait vraiment chier que \u00e7a s\u2019arr\u00eate d\u2019un coup. On a tous envie de voir quelque chose en sortir. J\u2019ai envie qu\u2019ici \u00e7a reste une p\u00e9pini\u00e8re pour penser et vivre autrement, qu\u2019il y ait une zone exp\u00e9rimentale qui reste ouverte, sans contr\u00f4le, sans recherche de rentabilit\u00e9, quelque chose qui soit libre de flicage, un endroit o\u00f9 on arrive \u00e0 se reconna\u00eetre, \u00e0 se dire bonjour, et que \u00e7a trouve un \u00e9quilibre. J\u2019aurai gagn\u00e9 ma lutte personnelle quand on aura gagn\u00e9 \u00e7a. Il faut que la lutte laisse un espace ouvert, le plus grand possible.\u201d\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: right\">Dominique, porte-parole de l\u2019acipa, natif de Notre-Dame-des-Landes.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Il y a dans ce qui se trame \u00e0 la zad quelque chose de la commune. Quelque chose de la Commune de 1871, quand une irr\u00e9pressible \u00e9motion collective saisit les habitants de Paris qui devinrent, derri\u00e8re les barricades, les ma\u00eetres de leur vie quotidienne et de leur histoire, soulevant un immense espoir r\u00e9volutionnaire et entra\u00eenant \u00e0 leur suite des soul\u00e8vements dans de nombreuses autres villes. Quelque chose des communes du Moyen \u00c2ge qui parvinrent \u00e0 s\u2019arracher \u00e0 l\u2019emprise du pouvoir f\u00e9odal et \u00e0 d\u00e9fendre les communaux, ces terres, outils et ressources \u00e0 l\u2019usage partag\u00e9. Quelque chose, aussi, de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re commune de Nantes en 1968, pendant laquelle ouvriers et \u00e9tudiants occup\u00e8rent l\u2019h\u00f4tel de ville, bloqu\u00e8rent la r\u00e9gion et organis\u00e8rent le ravitaillement des gr\u00e9vistes avec les paysans. Quelque chose qui, d\u00e9sormais, est \u00e0 la fois le moyen et le sens de notre lutte, et que nous devons continuer \u00e0 approfondir. Ces imaginaires sont de ceux qui viennent irriguer le bocage de Notre-Dame-des-Landes dans la qu\u00eate d\u2019un pr\u00e9sent d\u00e9sirable et d\u2019un futur possible.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Depuis le printemps 2013, nous ne cessons d\u2019envisager l\u2019avenir de la zad sans a\u00e9roport. De chantiers collectifs en assembl\u00e9es, au fil des semailles et des r\u00e9coltes, quelque chose est en train de na\u00eetre de notre ancrage sur le territoire. On dresse un \u00e9tat des lieux du foncier. Il s\u2019agit de construire parmi nous une compr\u00e9hension partag\u00e9e de la situation. \u00c0 mesure qu\u2019avancent les d\u00e9bats, on s\u2019\u00e9carte d\u2019une approche strictement agricole et juridique pour penser ensemble ce que seraient nos objectifs politiques en cas de victoire.<br \/>\nEn novembre 2015, apr\u00e8s plus d\u2019un an de discussions dans tous les espaces d\u2019organisation du mouvement, ses diff\u00e9rentes composantes prennent ensemble un engagement d\u00e9cisif pour l\u2019avenir. En voici les termes\u00a0:<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\n<blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\u201cUne fois le projet d\u2019a\u00e9roport abandonn\u00e9, nous voulons\u00a0:<br \/>\n1. Que les habitant\u00b7e\u00b7s, propri\u00e9taires ou locataires faisant l\u2019objet d\u2019une proc\u00e9dure d\u2019expropriation ou d\u2019expulsion puissent rester sur la zone et retrouver leurs droits.<br \/>\n2. Que les agriculteur\u00b7trice\u00b7s impact\u00e9\u00b7e\u00b7s, en lutte, ayant refus\u00e9 de plier face \u00e0 ago-Vinci, puissent continuer de cultiver librement les terres dont ils\u00b7elles ont l\u2019usage, recouvrir leurs droits et poursuivre leurs activit\u00e9s dans de bonnes conditions.<br \/>\n3. Que les nouveaux habitant\u00b7e\u00b7s venu\u00b7e\u00b7s occuper la zad pour prendre part \u00e0 la lutte puissent rester sur la zone. Que ce qui s\u2019est construit depuis 2007 dans le mouvement d\u2019occupation en termes d\u2019exp\u00e9rimentations agricoles hors cadre, d\u2019habitat auto-construit ou d\u2019habitat l\u00e9ger (cabanes, caravanes, yourtes, etc.), de formes de vie et de lutte, puisse se maintenir et se poursuivre.<br \/>\n4. Que les terres redistribu\u00e9es chaque ann\u00e9e par la chambre d\u2019agriculture pour le compte d\u2019ago-Vinci sous la forme de baux pr\u00e9caires soient prises en charge par une entit\u00e9 issue du mouvement de lutte qui rassemblera toutes ses composantes. Que ce soit donc le mouvement anti-a\u00e9roport et non les institutions habituelles qui d\u00e9termine l\u2019usage de ces terres.<br \/>\n5. Que ces terres aillent \u00e0 de nouvelles installations agricoles et non agricoles, officielles ou hors cadre, et non \u00e0 l\u2019agrandissement.<br \/>\n6. Que ces bases deviennent une r\u00e9alit\u00e9 par notre d\u00e9termination collective. Et nous porterons ensemble une attention \u00e0 r\u00e9soudre les \u00e9ventuels conflits li\u00e9s \u00e0 leur mise en \u0153uvre. Nous semons et construisons d\u00e9j\u00e0 un avenir sans a\u00e9roport dans la diversit\u00e9 et la coh\u00e9sion. C\u2019est \u00e0 nous tou.te.s, d\u00e8s aujourd\u2019hui, de le faire fleurir et de le d\u00e9fendre.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">En cet automne 2015, il ne s\u2019agit plus seulement de nous battre contre un projet d\u2019a\u00e9roport, ni m\u00eame contre son monde, mais aussi de d\u00e9fendre la possibilit\u00e9 d\u2019une destin\u00e9e commune sur ce bocage.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\"><strong>Gardez le Bourget, on prend Versailles. Vive la Commune\u00a0!<\/strong><\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes \u00e0 Versailles, le 28 novembre 2015, \u00e0 la veille de la COP 21, sommet intergouvernemental sur le r\u00e9chauffement climatique. Depuis des semaines le gouvernement ass\u00e8ne qu\u2019il d\u00e9marrera bient\u00f4t les travaux de l\u2019a\u00e9roport et qu\u2019il viendra \u00e0 bout de la zad, \u00ab\u00a0territoire perdu de la R\u00e9publique\u00a0\u00bb. Toute honte bue, il entend en m\u00eame temps faire la promotion de ses pr\u00e9occupations environnementales au Bourget lors de la COP.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Depuis les attentats du 13 novembre, l\u2019ex\u00e9cutif a consid\u00e9rablement augment\u00e9 ses moyens de contr\u00f4le sur la population avec la d\u00e9claration de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence. Il en profite opportun\u00e9ment pour interdire toutes les manifestations de rue pr\u00e9vues pendant le sommet et pour lancer une s\u00e9rie de perquisitions et d\u2019assignations \u00e0 r\u00e9sidence visant, entre autres, des compagnons du mouvement.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous sommes partis de Notre-Dame-des-Landes il y a une semaine avec cinq tracteurs, une cantine mobile et 200 cyclistes de 1 \u00e0 70 ans, en direction de la capitale. Galvanis\u00e9s par la menace d\u2019une nouvelle tentative d\u2019expulsion de la zad, nous avons d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller mettre le gouvernement face \u00e0 son hypocrisie. D\u00e8s le lendemain, le convoi a brav\u00e9 un barrage policier puis les interdictions successives qui lui \u00e9taient faites de circuler. Nous n\u2019avons cess\u00e9 d\u2019avancer.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Si les autorit\u00e9s ne voulaient visiblement pas de nous, ce n\u2019\u00e9tait pas le cas des habitant\u00b7e\u00b7s des r\u00e9gions travers\u00e9es, bien au contraire. Ceux-ci, par centaines, nous ont ouvert leurs maisons, leurs champs, leurs salles des f\u00eates et nous rappellent \u00e0 quel point le mouvement est vivant bien au-del\u00e0 de la zad. Ces insoumis ne nous ont pas offert leur hospitalit\u00e9 dans un unique geste de soutien, mais aussi parce qu\u2019ils se battent eux-m\u00eames localement contre la privatisation d\u2019une for\u00eat, pour que des migrants aient un toit au-dessus de la t\u00eate, contre l\u2019emprise de l\u2019agro-industrie ou pour emp\u00eacher la cr\u00e9ation d\u2019une nouvelle zone commerciale en installant \u00e0 la place un jardin collectif. Et dans le climat f\u00e9brile qui a saisi le pays, beaucoup ont trouv\u00e9 dans l\u2019accueil du convoi l\u2019occasion de braver \u00e0 leur mani\u00e8re la chape de plomb \u00ab\u00a0antiterroriste\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">D\u2019autres marches et convois nous ont rejoints en cours de route depuis d\u2019autres territoires en bataille\u00a0: de Bure o\u00f9 se projette un centre d\u2019enfouissement de d\u00e9chets nucl\u00e9aires, du quartier libre des Lentill\u00e8res \u00e0 Dijon, de la lutte contre la ligne \u00e0 grande vitesse autour d\u2019Agen, des bouilles de Sivens ou des for\u00eats de Roybon et du Morvan. En trois ans, la zad est devenue un cri de ralliement qui circule bien au-del\u00e0 du bocage, et duquel ne cessent de na\u00eetre des barricades habitables face \u00e0 ceux qui am\u00e9nagent nos vies.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">La nuit derni\u00e8re, r\u00e9unis dans un man\u00e8ge \u00e9questre, assis sur le sable ou perch\u00e9s aux balcons, nous avons d\u00e9cid\u00e9 que notre \u00e9quip\u00e9e irait jusqu\u2019\u00e0 Versailles. C\u2019est depuis cette citadelle anachronique que, dix jours auparavant, le S\u00e9nat et le Parlement r\u00e9unis, pris d\u2019une pouss\u00e9e d\u2019absolutisme, ont d\u00e9cid\u00e9 de prolonger de trois mois l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Nous avons roul\u00e9 depuis l\u2019aube, euphoriques des kilom\u00e8tres parcourus et des liens qui se sont tiss\u00e9s cette semaine. Peu avant la Place d\u2019Armes, le convoi fait halte et nous marchons ensemble derri\u00e8re une grande banderole peinte pendant la nuit d\u2019apr\u00e8s un vers de Shakespeare\u00a0: \u00ab\u00a0Si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la t\u00eate des rois\u00a0\u00bb. Aux abords des \u00e9difices de la cour, un rang de policiers cherche une derni\u00e8re fois \u00e0 nous contenir, autour de la statue de Louis XIV. Mais nous continuons \u00e0 avancer, et eux \u00e0 reculer, jusque devant les grilles du ch\u00e2teau. Des tables sont d\u00e9ploy\u00e9es en cercle pour un grand banquet partag\u00e9. La voix d\u2019un paysan venu en tracteur se d\u00e9tache sous les hourras\u00a0: \u00ab\u00a0En 1871, les Versaillais avaient \u00e9cras\u00e9 la Commune de Paris. Les zads sont aujourd\u2019hui comme autant de nouvelles communes libres. Et nous affirmons ici que ces communes ne se laisseront plus expulser.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Il y a parmi nous deux comp\u00e8res qui ont fait la route ensemble en tandem, alors qu\u2019ils se connaissaient \u00e0 peine avant le d\u00e9part, et qui ne se sont plus quitt\u00e9s d\u2019une semelle. Tandis que la nuit tombe, aux portes du ch\u00e2teau, ils entonnent ensemble\u00a0: \u00ab\u00a0Et dans dix ans les avions ne d\u00e9colleront pas.\u00a0\u00bb Chacun reprend en ch\u0153ur chaque fois un peu plus fort. \u00ab\u00a0\u00a0Leur a\u00e9roport ils peuvent toujours l\u2019r\u00eaver, chaque jour un peu plus on les fera cauchemarder.\u00a0\u00bb Tout le monde danse en cercle, corps \u00e0 corps.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">*<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">Il faut d\u00e9fendre la zad.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">La d\u00e9fendre comme exp\u00e9rience et force d\u2019une r\u00e9sistance collective dans un coin de bocage qui a rassembl\u00e9 et inspir\u00e9 des dizaines de milliers de personnes depuis des ann\u00e9es. S\u2019ils s\u2019ent\u00eataient \u00e0 revenir, nous appelons \u00e0 faire front par une d\u00e9fense bec et ongles de la zone, par un blocage de la r\u00e9gion et par l\u2019occupation des lieux de pouvoir, ainsi que par des banquets sur les places des villes et des villages. Nous appelons \u00e0 multiplier les actions \u00e0 m\u00eame d\u2019arracher sans plus attendre l\u2019abandon du projet d\u2019a\u00e9roport, et d\u2019assurer la poursuite de l\u2019exp\u00e9rimentation politique en effervescence dans ce bocage.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">Mais il faut aussi d\u00e9fendre la zad comme possibilit\u00e9 historique, d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 devenue contagieuse, qui peut s\u2019actualiser en mille autres endroits, et de mille mani\u00e8res encore. Nous appelons \u00e0 ce que l\u2019esprit de la zad continue \u00e0 se diffuser, empruntant chaque fois des voies singuli\u00e8res, mais avec le d\u00e9sir d\u2019ouvrir partout des br\u00e8ches. Des br\u00e8ches face \u00e0 la fr\u00e9n\u00e9sie s\u00e9curitaire, face au d\u00e9sastre \u00e9cologique, face \u00e0 la fermeture des fronti\u00e8res, \u00e0 la surveillance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, \u00e0 la marchandisation de tout ce qui existe.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\">La zad et tout ce qu\u2019elle repr\u00e9sente, \u00e0 l\u2019image des combats d\u2019hier ou d\u2019ailleurs, constituent ici et maintenant une pr\u00e9cieuse lueur d\u2019espoir dans cette \u00e9poque d\u00e9senchant\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"en-GB\" style=\"text-align: center\">Il faut d\u00e9fendre la zad.<br \/>\n\u00c0 Notre-Dame-des-Landes.<br \/>\nPartout.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9fendre la zad Intervention de Mauvaise Troupe \u00c0 l\u2019automne 2015, le gouvernement annon\u00e7ait, une fois de plus, que d\u00e9marreraient au plus vite les travaux de l\u2019a\u00e9roport de Notre-Dame-des-Landes. Il mart\u00e8le depuis sa volont\u00e9 d\u2019expulser la zad de l\u2019ensemble de ceux &hellip;<\/p>\n<p class=\"read-more\"> <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/fr\/2017\/04\/16\/defendre-la-zad\/\"> <span class=\"screen-reader-text\">D\u00e9fendre la zad<\/span> Leer m\u00e1s \u00bb<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":177,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[32],"tags":[119,231,289,334,575,671,731],"class_list":["post-743","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-intervention","tag-appel","tag-commune","tag-expulsion","tag-habiter","tag-resistance","tag-territoire","tag-zad"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/743","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/users\/177"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=743"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/743\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=743"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=743"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.sindominio.net\/trespass\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=743"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}